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"Hors la voix"- au-delà de la frontière du chant -

2015    « Hors la voix"- au-delà de la frontière du chant- » Actes des Sixièmes Rencontres de Valvert  « LA MUSIQUE DANS LA TÊTE… Si ça vous chante ! ». Collection Valfor en thèmes ;  p. 31-40.

(Extrait du début)
Contrairement aux instruments de musique, dont l’extraordinaire diversité a fait l’objet de nombreuses études organologiques, la voix n’a sans doute pas encore bénéficié d’un même engouement dans la recherche sur l’ensemble de ses productions, laryngées ou non, pourtant aussi variées. C’est état de fait est dû au moins à deux facteurs. D’abord au fait que l’instrument est un objet matériel, extérieur à soi, qui non seulement s’entend, mais se voit et se laisse manipuler, alors que l’organe vocal est interne et le même pour tout à chacun, certes avec des légères variantes selon le genre et l’âge. Comme nous avons le même organe, ceci nous amène à réfléchir, dans une perspective comparativiste plutôt sur un éventail de productions et usages de la voix. Un second élément est lié profondément à notre culture musicale occidentale qui a associé très tôt la voix musicale au texte chanté, avec ses développements mélismatiques ornementaux. Il s’agit alors d’une mise en vibration des cordes vocales (son voisé) associée aux différents résonateurs modulant sur une échelle musicale donnée, à partir d’un support textuel ou de syllabe sans signification. Cette définition insiste sur l’aspect mélodique, voire « harmonieux » de l’utilisation de la voix et sur le rôle prépondérant des cordes vocales dans la mise en vibration sonore.
Tout ce qui est produit vocalement en dehors de ce contexte est habituellement considéré comme secondaire et relayé au niveau du bruit vocal, presque anecdotique. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de production musicale vocale si les cordes vocales ne sont pas utilisées dans le cadre de l’émission d’un chant? Comment comprendre alors tous ces gestes vocaux différents des canons esthétiques communément admis et implicitement partagés, qui ne reposent pas sur cette définition du chant? Pour tenter d’y répondre, il est nécessaire, dans un premier temps, de décentrer les critères musicaux constitutifs de la production vocale que sont la hauteur, la durée, l’intensité et le timbre. Changer la place tacitement hiérarchique de ces critères permet a priori de se donner la possibilité d’intégrer, dans une étude générale de la voix, des émissions singulières reléguées le plus souvent à la frontière du chant. Nous n’intégrons pas pour l’instant les techniques vocales singulières telles que le katajjak (‘jeu de gorge’) des Inuits, le yodel africain ou alpin, le chant diphonique des peuples mongols, etc. toutes ces productions musicales nécessitant un apprentissage et une maîtrise artistique, mais nous nous intéressons à un certain nombre de phénomènes vocaux variés, produits individuellement, sans lien apparent avec la musique, mais qui sont susceptibles d’avoir une fonction musicale. Ainsi, en considérant plutôt l’intensité comme critère sélectif, à partir de l’écoute d’enregistrements disponibles, il est possible d’établir un inventaire de ces productions vocales individuelles musiquées, en partant du son le plus faible vers le son le plus fort, recensées dans le schéma ci-dessous.
A ce stade préliminaire de la réflexion quelques remarques s’imposent à la lecture du tableau précédent. La première porte sur cet inventaire non exhaustif de termes croissant selon leur degré d’intensité. En effet leur origine, soulignons-le, n’est pas du domaine musical proprement dit, mais désigne un processus physiologique, plus ou moins contrôlable, produit dans un contexte particulier avec une fonction précise. Le fait qu’ils soient ici transférés dans le domaine musical, ne remet pas en cause ni leur processus de production, quoiqu’altéré puisque musiqué, ni leur aspect fonctionnel, quoique parfois détourné, mais insiste sur le fait que ces productions vocales sont au fondement d’une expressivité recherchée.
La seconde observation concerne l’ordre de succession des termes. Si bien sûr il est clair que toutes les productions vocales se réalisent entre les deux pôles opposés du souffle et du hurlement, il est beaucoup moins évident d’accepter que, considéré séparément, chaque élément se succède aussi distinctement selon leur degré d’intensité. Il est tout à fait possible d’entendre un bâillement fort et un éplorement faible, un appel fort et un cri faible, etc. Ceci étant, l’écoute attentive de l’utilisation musicale de ces productions vocales de notre corpus1 a permis d’établir ce premier schéma. Un second temps de la démarche consisterait à analyser leur intensité sonore musicale par des mesures physiques acoustiques pour confirmer ou infirmer cette hypothèse de départ.
Une troisième remarque soulève le parti-pris de l’intensité comme critère dominant, en occultant d’autres possibilités parmi lesquelles le timbre qui joue pourtant un rôle important. Certes l’étude aurait pu débuter par une tentative de classification des timbres vocaux, mais cela apparaissait plus compliqué et nécessitant le recours à l’analyse phonétique et phonatoire qui ne sont pas toutes disponibles, sinon réalisées. Aussi il serait intéressant de croiser l’intensité et le timbre pour une meilleure définition classificatoire et analytique de l’ensemble des productions vocales.
Pourquoi partir du souffle ? Avant de s’intéresser à la production du souffle par l’homme, sans doute est-il nécessaire de partir du constat que le souffle se trouve à l’état naturel produit par le vent aux caractéristiques diverses. Cette énergie d’air a su très tôt retenir l’attention de l’humanité qui l’a chargé de sens et de symboles en l’utilisant à des fins diverses, notamment dans le cadre d’activité de travail et de jeu, dans la sphère du sacré et des rituels funéraires. La parole émise, ou le son vocal en général, est fondamentalement le résultat d’un souffle, d’un mouvement d’air aux effets sonores vocaux multiformes, et, dans le prolongement de la voix, instrumentaux, souvent chargés de symboles en relation aux contextes mythiques qui leur ont donné sens. Ainsi le souffle est-il précisément nommé dans certains mythes sur sur la création du monde, qui informent sur la nature acoustique de l’origine des êtres, des choses, du monde environnant, de l’univers dont  l’existence est provoquée par le souffle créateur d’un dieu, d’un être de la surnature, émettant un son ou d’un acte sonore dont le souffle est le moteur.



20/03/2015
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